Parcours PMA

Vivre l’infertilité

Ce texte a été partagé via le Club des Handicapées de la Procréation. Il m’a tellement parlé et touché que je devais le partager avec vous.

Vivre l’infertilité, c’est devoir faire face à une réalité qu’on n’avait pas prévu ni anticipé. Elle choque, elle déstabilise, elle blesse, elle fragilise. Au début, cela tient davantage de l’hypothèse, mais au fur et à mesure que les semaines et les années passent, les doutes et les peurs se confirment et deviennent inévitablement destructeurs. On doit affronter le quotidien avec son lot de déceptions, de craintes, d’incertitudes… « et si cela ne marchait jamais ? » C’est tellement dur ce qu’on peut ressentir face à l’incertitude que cela puisse nous arriver un jour, sachant que cela fait des années qu’on l’attend désespérément.
Vivre l’infertilité, c’est vivre sans cesse des émotions si fortes qu’elles prennent le dessus sur tout, à tout moment, des émotions que le commun des mortels qualifierait de négatives : la colère, la tristesse, la jalousie, l’impuissance, le sentiment d’injustice… même si paradoxalement ces émotions nous permettent de nous maintenir en vie. Mais c’est aussi se sentir coupable sans cesse de les ressentir, sans vraiment réussir à les contrôler.
Vivre l’infertilité, c’est se sentir abandonné par la vie, et, dans des élans de découragement et de désespoir, en vouloir à la terre entière de cette injustice. C’est essayer de donner du sens à quelque chose qui n’en fait pas et qui nous échappe. C’est désirer un enfant de façon viscérale et espérer. Espérer avec cette redoutable peur d’être déçu et malheureux. C’est se battre contre la vie, contre sa propre vie, pour une vie, celle d’un enfant tant souhaité. C’est parfois se sentir illégitime, inutile, incapable et se justifier, essayer de se convaincre.

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Vivre l’infertilité, c’est faire des deuils, en commençant par celui de la facilité. Ce qui semble le plus naturel et normal pour la grande majorité de l’humanité, c’est-à-dire se reproduire, ne l’est pas pour nous. Cesser d’y penser ou lâcher prise ne sont pas toujours évidents à appliquer, car on vit « contre nature », ou « à contre-courant ». Parce qu’on doit aussi faire le deuil d’un enfant conçu de façon passionnée et spontanée, sans intervention médicale, et peut être un jour devra-t-on faire le deuil d’un enfant biologique. C’est faire le deuil de tous ces embryons qui semblent n’avoir existé pour personne, mais qui, pour nous, ont bel et bien été réels, et pour qui on a tout fait pour qu’ils puissent se développer et nous combler de joie. En vain.
Mais le plus dur dans le fait de vivre l’infertilité, c’est de constater qu’autour de soi, certains deviennent parents sans l’avoir préalablement souhaité ou planifié. Alors que d’autres le sont sans aucune difficulté, et grand bien leur fasse, nous ne souhaitons à personne de vivre ce que nous vivons. Dans tous les cas, vivre l’infertilité, c’est se comparer inévitablement et constater que certains auront sans difficulté plusieurs enfants, et que d’autres n’en auront aucun et avoir peur d’en faire partie.
Vivre l’infertilité, c’est vouloir verser toutes les larmes de son corps le peu de fois qu’on essaye de faire un câlin, chaque fois que les règles arrivent, mais aussi chaque fois qu’elles n’arrivent pas, à cause des traitements hormonaux hyper lourds et qui déforment le corps et la tête. C’est se rattacher à des médecins, des professionnels de santé qui se sont peut être trompés, qui ne comprennent pas toujours eux non plus, et c’est parfois échapper aux statistiques.
Vivre l’infertilité, c’est se sentir frustrée et en colère au fond de soi, quand on voit une femme enceinte, et pire quand elle se plaint d’inconfort, alors qu’elle caresse son ventre, pleine et heureuse. C’est quand toutes les conversations de tes amis qui deviennent des parents portent sur un seul sujet, leur(s) enfant(s), te ramenant toi à ton sentiment d’échec. C’est avoir la rage quand quelqu’un se plaint de ne pas assez dormir, ou d’avoir un enfant difficile, sans donner l’impression d’avoir conscience de la chance qu’il/elle a. C’est ressentir une douleur vive au moment de l’annonce de la grossesse ou de l’accouchement d’une personne de l’entourage. Surtout si c’est fait avec aucune délicatesse ni compréhension vis-à-vis de nous. C’est se sentir nul et pitoyable de projeter sa peine à travers les moments les plus heureux de la vie d’un couple d’amis, d’un membre de la famille, ou encore d’un collègue. C’est vouloir parler constamment de cette souffrance ou au contraire de la taire à jamais, car on ne sait finalement pas quoi dire, ni comment le dire, ou sans avoir le bon moment pour le faire. C’est surtout en vouloir à la terre entière de ne pas comprendre, de ne pas savoir écouter, de juger ou de dire la mauvaise chose au mauvais moment. 
Etre un couple infertile, c’est vivre une blessure profonde, c’est douter, c’est traverser une grande épreuve ensemble mais seuls, unis mais déchirés. C’est parfois se replier pour survivre, alors que notre désir le plus fort est de ne plus avoir à se centrer sur nous-mêmes et sur notre détresse, mais de s’ouvrir à un enfant pour tout lui donner, notre cœur, notre âme, notre vie.
Finalement, on est comme des survivants en état permanent de manque, et cela laisse des traces indélébiles au fond de nous, que seuls les pleurs et les rires d’un enfant pourront guérir et réparer. Et si ce n’est pas le cas, essayer d’envisager que le temps pourra peut-être faire place à la sérénité, quand il n’y aura plus aucun espoir. On ne souhaite que vivre dans la normalité après tout, à bercer, s’amuser avec notre enfant. Au lieu de cela, on vit son absence au quotidien, avec des prénoms en tête mais aucune photo à laquelle s’accrocher, en attente d’un miracle qui, s’il se manifeste un jour, devra être malgré tout contrôlé par le corps médical. Aujourd’hui, nous avons le vide comme seule compagnie, et comme seule consolation, l’espoir et l’envie qu’un jour ce soit enfin notre tour.

 

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6 réflexions au sujet de « Vivre l’infertilité »

    1. Avec le temps, j’ai arrêté de culpabiliser sur le fait de ne pas réussir à me réjouir. Ok, c’est une force de jalousie mal placée mais je pense qu’en tant qu’infertile on a le droit de mal gérer les annonces de grossesse. Il y a beaucoup d’incompréhension entre les fertiles et les infertiles. On a le droit de mal digérer les choses, on demande déjà tellement à notre corps et à notre tête.

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  1. Très beau texte en effet… Mais il oubli (un peu) qu’une fois passé par là et ressorti vainqueur, l’infertilité laisse en nous une sorte de force de celle qui peut déplacer des montagnes. Courage à celles et ceux qui attendent.

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  2. C’est un beau texte, courage à celles qui vivent ça ! Je ne le suis pas mais j’ai mis du temps à avoir bébé, je n’arrivais pas non plus à me réjouir de la grossesse des autres. Tu es partagée entre tellement de sentiments dans ces moments là, je crois que c’est normal.
    bises

    Aimé par 1 personne

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